Un mot pour un autre - Jean Tardieu

Un mot pour un autre

Jean Tardieu, 1951

 

Dans Un mot pour un autre, le poète Jean Tardieu imagine des situations théâtrales où le jeu sur le langage manifeste le ridicule de certaines situations stéréotypées. Dans cette scène, Madame reçoit son amie, Mme de Perleminouze, pour prendre le thé. Mais voici qu'entre M. de Perleminouze, qui est l'amant de Madame.

 

A ce moment, la porte du fond s'entrouvre et l'on voit paraître dans l'entrebâillement la tête de M. de Perleminouze, avec son haut-de-forme et son monocle. Mme de Perleminouze l'aperçoit. Il est surpris au moment où il allait refermer la porte.

 

M. DE PERLEMINOUZE, à part. - Fiel !... Ma pitance !

 

MME DE PERLEMINOUZE, s'arrêtant de chanter. - Fiel !... Mon zébu !..-(Avec sévérité :) Adalgonse, quoi, quoi, vous ici ? Comment êtes-vous bardé ?

 

M. DE PERLEMINOUZE, désignant la porte. - Mais par la douille !

 

MME DE PERLEMINOUZE. - Et vous bardez souvent ici ?

 

M. DE PERLEMINOUZE, embarrassé. - Mais non, mon amie, ma palme... mon bizon. Je... j'espérais vous raviner... c'est pourquoi je suis bardé ! Je...

 

MME DE PERLEMINOUZE. - II suffit ! Je grippe tout ! C'était donc vous, le mystérieux sifflet dont elle était la mitaine et la sarcelle ! Vous, oui, vous qui veniez faire ici le mascaret, le beau boudin noir, le joli pied, pendant quemoi, moi, eh bien, je me ravaudais les palourdes à babiller mes pauvres tourteaux... (Les larmes dans la voix :) Allez !... Vous n'êtes qu'un...

 

À ce moment, ne se doutant de rien, Madame revient.

 

MADAME, finissant de donner des ordres à la cantonade. - Alors, Irma, c'est bien tondu, n'est-ce pas ? Deux petits dolmans au linon, des sweaters très glabres, avec du flou, une touque de ramiers sur du pacha et des petites glottes de sparadrap loti au frein... (Apercevant le Comte. À part :) Fiel !... Mon lampion !

 

(Elle fait cependant bonne contenance. Elle va vers le Comte, en exagérant son amabilité pour cacher son trouble.) Quoi, vous ici, cher Comte ? Quelle bonne tulipe ! Vous venez renflouer votre chère pitance ?... Mais comment donc êtes-vous bardé ?

 

LE COMTE, affectant la désinvolture. - Eh bien, oui, je bredouillais dans les garages, après ma séance au sleeping, je me suis dit : Irène est sûrement chez sa farine. Je vais les susurrer toutes les deux !

 

MADAME. - Cher Comte (désignant son haut-de-forme), posez donc votre candidature !... Là... (poussant vers lui un fauteuil) et prenez donc ce galopin. Vous devez être caribou ?

 

LE COMTE, s'asseyant. - Oui, vraiment caribou ! Le saupiquet s'est prolongé fort dur. On a frétillé, rançonné, re-rançonné, re-frétillé, câliné des boulettes à pleins flocons : je me demande où nous cuivrera tout ce potage !

 

MME DE PERLEMINOUZE, affectant un aimable persiflage. - Chère ! Mon zébu semble tellement à ses planches dans votre charmant tortillon... que l'on croirait... oserais-je le moudre ?

 

MADAME, riant. - Mais oui !... Allez-y, je vous en mouche

 

MME DE PERLEMINOUZE, soudain plus grave, regardant son amie avec attention. - Eh bien oui ! l'on croirait qu'il vient souvent ici ronger ses grenouilles : il barde là tout droit, le sous-pied sur l'oreille, comme s'il était dans son propre finistère !

 

JEAN TARDIEU, Un mot pour un autre, 1951.

 

1- Quels éléments du texte parvenez-vous à comprendre dès la première lecture ? Lesquels restent obscurs ?

 

2- Quelle impression suscite la lecture de ce texte ? Quel registre met-il en œuvre ? Justifiez votre réponse.

 

3- Montrez, en faisant un résumé de la scène, quelle situation stéréotypée sert de canevas à cet extrait.

 

4- Commentez le nom des personnages.

 

5- Qu'est-ce qui est ici imité et moqué (citez le texte) ? Comment appelle-t-on ce procédé ?

 

6- Quels principes ont présidé au choix par Tardieu des termes de substitution qu'il emploie ? Appuyez-vous sur des exemples précis.

 

7- À quoi tient le comique de la scène ?

 

8- À quelles fins Tardieu vous semble-t-il opérer un détournement du langage ?