Fin de partie Act.I Sc.1-Beckett

"FIN DE PARTIE"- S. Beckett- 1957

 

fin de partie Berling Pinon Celestins

Fin de Partie, Charles Berling et Dominique Pinon, TNP


Représentée pour la première fois en 1956, Fin de partie est la seconde pièce de Samuel Beckett après En attendant Godot. L'action se déroule dans une pièce grise et vide qui ouvre, par deux lucarnes, sur un pays dévasté et désert.

Deux personnages, Hamm et Clov, habitent cette pièce dont ils ne veulent pas sortir. Clov est le serviteur en même temps que le protégé de Hamm. Il est le seul à ne pas être affecté d'un handicap. Hamm est paralytique et aveugle. Deux autres personnages sont présents sur scène, dérisoirement enfermés dans deux poubelles à couvercle. Ce sont les parents de Hamm, Nagg et Nell, privés de leurs jambes à la suite d'un accident de tandem. Ces deux personnages, plus humains, sont rapidement privés de la lumière du jour par Hamm, qui les oblige à se taire et à retourner à l'intérieur des poubelles.

Cette scène d'exposition comporte une très longue didascalie qui décrit une pièce vide et grisâtre percée de deux fenêtres, au milieu de laquelle trône Hamm, le visage couvert. Deux poubelles sont situées sur le devant de la scène, sous un drap. Clov commence par tirer un escabeau pour observer par les fenêtres, retire le drap pour soulever les couvercles des poubelles et regarder à l'intérieur. Chaque geste est ponctué d'un petit rire bref.

CLOV, regard fixe, voix Hanche. - Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. (Un temps.) Les grains s'ajoutent aux grains, un à un, et un jour, soudain, c'est un tas, un petit tas, l'impossible tas. (Un temps.) On ne peut plus nie punir. (Un temps.) Je m'en vais dans ma cuisine, trois mètres sur trois mètres sur trois mètres, attendre qu'il rue siffle. (Un temps.) Ce sont de jolies dimensions, je m'appuierai à la table, je regarderai le mur, en attendant qu'il me siffle. Il reste un moment immobile. Puis il sort. Il revient aussitôt, va prendre l'escabeau, sort en emportant l'escabeau.

Un temps. Hamm bouge. Il bâille sous le mouchoir. Il ôte le mouchoir de son visage. Teint très rouge. Lunettes noires.

 

HAMM. - À - (bâillements) - à moi. (Un temps.) De jouer. (Il tient à bout de bras le mouchoir ouvert devant lui.) Vieux linge ! (Il ôte ses lunettes, s'essuie les yeux, le visage, essuie les lunettes, les remet, plie soigneusement le mouchoir et le met délicatement dans la poche du haut de sa robe de chambre. Il s'éclaircit la gorge, joint les bouts des doigts.) Peut-il y a - (bâillements) - y avoir misère plus... plus haute que la mienne ? Sans doute. Autrefois. Mais aujourd'hui ? (Un temps.) Mon père ? (Un temps.) Ma mère ? (Un temps.) Mon... chien ? (Un temps.) Oh je veux bien qu'ils souffrent autant que de tels êtres peuvent souffrir. Mais est-ce dire que nos souffrances se valent ? Sans doute. Non, tout est a - (bâillements) - bsolu, (fier) plus on est grand et plus on est plein. (Un temps. Morne.) Et plus on est vide. (Il renifle.) Clov ! (Un temps.) Non, je suis seul. (Un temps.) Quels rêves - avec un s ! Ces forêts ! (Un temps.) Assez, il est temps que cela finisse, dans le refuge aussi. (Un temps.) Et cependant j'hésite, j'hésite à... à finir. Oui, c'est bien ça, il est temps que cela finisse et cependant j'hésite encore à - (bâillements) - à finir. (Bâillements.) Oh là là, qu'est-ce que je tiens, je ferais mieux d'aller me coucher. (Il donne un coup de sifflet. Entre Clov aussitôt. Il s'arrête à côté du fauteuil.) Tu empestes l'air ! (Un temps.) Prépare-moi, je vais me coucher.

CLOV. - Je viens de te lever.

HAMM. - Et après ?

CLOV. - Je ne peux pas te lever et te coucher toutes les cinq minutes, j'ai à faire. Un temps.

HAMM. - Tu n'as jamais vu mes yeux ?

CLOV. - Non.

HAMM. - Tu n'as jamais eu la curiosité, pendant que je dormais, d'enlever mes lunettes et de regarder mes yeux ?

CLOV. - En soulevant les paupières ? (Un temps.) Non.

HAMM - Un jour je te les montrerai. (Un temps.) Il paraît qu'ils sont tout blancs. (Un temps.) Quelle heure est-il ?

CLOV. - La même que d'habitude.

HAMM. - Tu as regardé ?

LOV. - Oui.

HAMM. - Et alors ?

CLOV. - Zéro.

HAMM. - II faudrait qu'il pleuve.

CLOV. - II ne pleuvra pas. Un temps.

HAMM. - À part ça, ça va ?

CLOV. - Je ne me plains pas.

HAMM. - Tu te sens dans ton état normal ?

CLOV. - (Agacé) Je te dis que je ne me plains pas.

"FIN DE PARTIE"- Acte I Scène I, S. Beckett- 1957

 

1- Montrez l'importance des négations dans ce passage. Quels renseignement nous donnent-elles sur les personnages ?

2- Montrez ce qui, dans cet extrait, est contraire au fonctionnement d'une scène d'exposition.

3- D'après les indices du texte, dans quel monde vivent Hamm et Clov ?

4- Quel type d'informations nous donnent les répliques d'Hamm et de Clov ? Comment s'enchaînent-elles ?

5- Commentez l'utilisation de la didascalie « Un temps ».

6- Quels indices physiques montrent que Hamm et Clov sont des êtres singuliers ?

7- Montrez que plusieurs didascalies nous présentent Hamm comme un homme d'une certaine distinction et Clov comme un être servile.

8- Par quoi le langage de Hamm est-il parasité ? Pourquoi Hamm ne bouge-t-il pas seul ? Montrez l'importance du corps dans cette scène.

9- Quel est le thème du monologue initial d'Hamm ? Dans quel état d'esprit se trouve-t-il ?

10- Relevez les expressions qui montrent qu'Hamm et Clov sont conscients du temps qui s'écoule et du fait qu'ils jouent un rôle.

11- Relevez les termes qui peuvent prêter à rire. Cette scène vous semble-t-elle burlesque ?