Le roi Lear

En naissant, nous pleurons...

 

Cet extrait est le face à face de deux vieillards considérablement diminués par la marche cruelle de cette tragédie. Le roi Lear, personnage principal de la pièce, abandonné et trahi par ses filles aînées, Régane et Goneril, perd la raison.
Divaguant dans la lande, il rencontre le comte Gloucester, désespéré par la trahison de son fils Edmond et par la souffrance que lui ont imposée Goneril et son mari qui lui ont arraché les yeux. Gloucester, aveugle, est guidé par Edgar son fils, qui se fait passer pour un paysan.
Ce passage présente donc une rencontre à part : Gloucester ne peut voir Lear car il a perdu la vue et Lear ne peut reconnaître Gloucester car il a perdu l'esprit. Dans ce contexte, le délire du roi prend un écho particulier.

 

LEAR. - Quoi ! Es-tu fou ? Un homme peut voir comment va le monde sans ses yeux. Regarde avec tes oreilles : vois comme ce juge là-bas réprimande ce pauvre bougre de voleur. Écoute, que je te dise à l'oreille : change-les de place et, passez muscade, qui est le juge, qui est le voleur ? Tu as vu un chien de ferme aboyer aux trousses d'un mendiant ?


GLOUCESTER. - Oui, monsieur.


LEAR. - Et la pauvre créature fuir devant le roquet ? Eh bien tu as vu là la grande image de l'Autorité. Un chien au pouvoir se fait obéir.
Toi canaille d'huissier, retiens ta main sanglante !
Pourquoi fustiges-tu cette putain ? Dénude ton propre dos ;
Tu brûles du désir de faire avec elle
Ce pour quoi tu la fouettes. L'usurier fait pendre le gredin. Sous les habits troués se voient les moindres fautes ;
Robes et manteaux fourrés cachent tout. Cuirasse d'or le péché,
Et le glaive puissant de la justice s'y brise sans blesser ;
Harnache-le de haillons, le brin de paille d'un pygmée le perce.
Personne n'est coupable, personne, dis-je, personne ; je me porte garant de tous :
Apprends cela de moi, mon ami, qui ai le pouvoir
De sceller les lèvres de l'accusateur. Trouve-toi des yeux de verre ;
Et, comme un vil intrigant, fais semblant
De voir les choses que tu ne vois pas. Allons, allons, allons, allons !
Retirez-moi mes bottes ; plus fort, plus fort ! Voilà.


EDGAR (A part). - Ô ! bon sens et délire mêlés ! Raison dans la folie.


LEAR. - Si tu veux pleurer mes malheurs, prends mes yeux ; Je te connais bien ; ton nom est Gloucester ; II te faut être patient ; nous venons au monde en pleurant : Tu le sais, la première fois que nous humons l'air Nous vagissons et pleurons. Je vais te faire un sermon : écoute.


GLOUCESTER. - Hélas, malheureux jour !


LEAR. - En naissant, nous pleurons de paraître Sur ce grand théâtre des fous. Le beau billot de bois ! Ce serait un stratagème astucieux que de ferrer de feutre un escadron de cavalerie ; j'essaierai cela, Et quand j'aurai surpris mes gendres, Alors, tuez, tuez, tuez, tuez, tuez, tuez !

 

Shakespeare, La Tragédie du Roi Lear, IV, 4, traduction de J.-M. Déprats, Galimard, Folio théâtre.

 

1- Quels sont les éléments qui montrent que le roi Lear a perdu l'esprit ?
2- Quelles sont les images qui traversent le discours du fou ? Etudiez le réseau lexical de la vue et de l'apparence dans l'extrait ; quelle interprétation symbolique peut-on leur donner ?
3- A quel registre appartient cet extrait ?