La nuit des rois Acte I Scène 5

Plus de folle ici !

La Nuit des rois fut probablement jouée à la cour un 6 janvier, jour de l'Epiphanie. Pendant les jours qui précé­daient cette fête, il était d'usage de se livrer à un joyeux désordre et, au cours de ces réjouissances, de suspendre certaines règles morales. Ce contexte explique le titre et le sous-titre de la pièce - La Nuit des rois ou ce que vous voudrez -, ainsi que son enjeu principal : la confusion du désir.
Il s'agit d'un extrait de la scène 5 de l'acte premier. Quatre personnages sont présents sur la scène : la servante Maria, le bouffon Feste, sa maîtresse Olivia et Malvolio, l'intendant de cette dernière. La scène débute par un échange entre Feste, dont c'est la première apparition, et la domestique qui lui reproche ses absences.

MARIA. - Paix, chenapan ! En voilà assez. Voici madame qui vient ; faîtes prudemment vos excuses, je vous le conseille. (Elle sort.)
Entrent Olivia et Malvolio.
FESTE. - Esprit, si c'est ton bon plaisir, mets-moi en folle verve. Les beaux esprits, qui croient te posséder, ne sont souvent que des sots ; et moi, qui suis sûr de ne pas te posséder, je puis passer pour spi­rituel. Car que dit Quinapalus ? Mieux vaut un fou d'esprit qu'un sot bel esprit. Dieu te bénisse, ma dame !
OLIVIA. - Qu'on l'emmène ! Plus de folle ici !
FESTE. - Vous entendez, marauds ? Emmenez madame : plus de folle ici !
OLIVIA. - Allons, vous êtes un bien maigre fou ; je ne veux plus de vous ; en outre, vous devenez malhonnête.
FESTE. - Deux défauts, madone, que la bonne chère ou les bons conseils amenderont : car nourrissez bien le fou, et le fou ne sera plus maigre ; dites à l'homme malhonnête de s'amender ; s'il s'amende, il n'est plus malhonnête ; s'il ne s'amende pas, que le ravaudeur le ramende ! Tout ce qui est amendé n'est en réalité que rapiécé. La vertu, qui dévoie, est rapiécée de vice ; le vice, qui s'amende, est rapiécé de vertu. Si ce simple syllogisme peut passer, tant mieux ; si non, quel remède ? Comme il n'y a de vrai cocuage que le malheur, de même la beauté est une fleur... Madame dit qu'elle ne veut plus de folle ici ; conséquemment je le répète : qu'on emmène madame !
OLIVIA. - Monsieur, c'est vous que j'ai dit d'emmener.
FESTE. - Méprise au premier chef !... Madame, cucullus non facit monachum, ce qui revient à dire que je n'ai pas de marotte dans ma cervelle. Bonne madone, permettez-moi de vous prouver que vous êtes folle.
OLIVIA. - Pourriez-vous le prouver ?
FESTE. - Lestement, bonne madone.
OLIVIA. - Faites votre preuve.
FESTE. - Je dois pour ça vous interroger comme au catéchisme, madone. Ma bonne petite souris de vertu, répondez-moi.
OLIVIA. - Soit, monsieur ! à défaut d'autre passe-temps, j'affronterai votre preuve.
FESTE. - Bonne madone, pourquoi es-tu désolée ?
OLIVIA. - Bon fou, à cause de la mort de mon frère.
FESTE. - Son âme est en enfer, je pense, madone.
OLIVIA. - Je sais que son âme est au ciel, fou.
FESTE. - Vous êtes donc bien folle, madone de vous désoler de ce que l'âme de votre frère est au ciel... Qu'on l'emmène ! Plus de folle ici, messieurs !

 

Shakespeare, La Nuit des rois, I, 5, traduction de François-Victor Hugo, éd. Flammarion.

 

1- Relevez les marques de l'adresse verbale du fou.
2- Quelle est la fonction du personnage ?
3- Montrer que le fou se situe dans et hors la pièce ?
4- En quoi l'affiche ci-dessous illustre t-elle les propos du paragraphe d'introduction ?