Hamlet - Acte II Scène 2

Hamlet et Polonius

L'acte II de Hamlet, composé de deux scènes, constitue une première étape dans la réaction du protagoniste après la révélation du spectre. Celui-ci adopte une feinte déjà employée dans plusieurs revenge tragédies-, la folie simulée. Or, à aucun moment n'est clairement expliqué ce qu'Hamlet attend de cet artifice. Le motif semble valoir par lui-même. La scène 2 est également centrée sur un second motif : l'arrivée des comédiens.
Au cours de cette scène, Hamlet rencontre deux fois Polonius, courtisan grotesque et père d'Ophélie, venu pour l'espionner. Hamlet tient son rôle de fou lors de leur première rencontre (c'est l'extrait étudié) et, accompagné d'un comédien, interprète une tirade parodique lors de la seconde. Ainsi le motif de la folie et celui du spectacle sont mis en parallèle dans l'ensemble de la scène et invitent à une comparaison.

POLONIUS. -[...] Comment va mon bon seigneur Hamlet ?
HAMLET. - Bien, Dieu merci !
POLONIUS. - Me reconnaissez-vous, Monseigneur ?
HAMLET. - Parfaitement, parfaitement : vous êtes un marchand de poissons.
POLONIUS. - Non, Monseigneur.
HAMLET. - Alors, je voudrais que vous fussiez honnête comme un de ces gens-là.
POLONIUS. - Honnête, Monseigneur ?
HAMLET. - Oui, monsieur. Pour trouver un honnête homme, au train dont va le monde, il faut choisir entre dix mille.
POLONIUS. - C'est bien vrai, Monseigneur.
HAMLET. - Le soleil, tout dieu qu'il est, fait produire des vers à un chien mort, en baisant sa charogne. Avez-vous une fille ?
POLONIUS. - Oui, Monseigneur.
HAMLET. - Ne la laissez pas se promener au soleil : la conception est une bénédiction du ciel ; mais, comme votre fille peut concevoir, ami, prenez garde.
POLONIUS. - Que voulez-vous dire par là ? (A part) Toujours à rabâcher de ma fille !... Cependant il ne m'a pas reconnu d'abord : il m'a dit que j'étais un marchand de poissons. Il n'y est plus ! Il n'y est plus ! Et, de fait, dans ma jeunesse, l'amour m'a réduit à une extrémité bien voisine de celle-ci. Parlons-lui encore. (Haut.) Que lisez-vous là, Monseigneur ?
HAMLET. - Des mots, des mots, des mots !
POLONIUS - De quoi est-il question, Monseigneur ?
HAMLET. - Entre qui ?
POLONIUS. - Je demande de quoi il est question dans ce que vous lisez, Monseigneur !
HAMLET. - De calomnies, monsieur ! Ce coquin de satiriste dit que les vieux hommes ont la barbe grise et la figure ridée, que leurs yeux jettent un ambre épais comme la gomme du prunier, qu'ils ont une abondante disette d'esprit, ainsi que des jarrets très faibles. Toutes choses, monsieur, que je crois de toute ma puissance et de tout mon pouvoir, mais que je regarde comme inconvenant d'imprimer ainsi : car vous-même, monsieur, vous auriez le même âge que moi, si, comme une écrevisse, vous pouviez marcher à reculons.
POLONIUS, à part. - Quoique ce soit de la folie, il y a pourtant là de la suite. (Haut.) Irez-vous changer d'air, Monseigneur ?
HAMLET. - Où cela ? Dans mon tombeau ?
POLONIUS. - Ce serait, en réalité, changer d'air... (À part.) Comme ses répliques sont parfois grosses de sens ! Heureuses reparties qu'a souvent la folie, et que la raison et le bon sens ne trouveraient pas avec autant d'à-propos. Je vais le quitter et combiner tout de suite les moyens d'une rencontre entre lui et ma fille. (Haut.) Mon honorable seigneur, je vais très humblement prendre congé de vous.
HAMLET. - Vous ne sauriez, monsieur, rien prendre dont je fasse plus volontiers l'abandon, excepté ma vie, excepté ma vie.
POLONIUS. - Adieu, Monseigneur !
HAMLET, à part. - Sont-ils fastidieux, ces vieux fous !

Shakespeare, Hamlet, II, 2, traduction de François-Victor Hugo, éd. Flammarion, 1964.

 

1- A quelles formes de comique la folie simulée donne t-elle lieu dans cette scène ?
2- En quoi les réponses d'Hamlet jouent-elles à la fois sur le sens et le non-sens ?
3- En quoi la folie constitue t-elle une première réponse au conflit auquel est confronté Hamlet ?