Les ballets russes

Les ballets russes

 

Au tout début du XXème siècle en Russie, une explosion de talents littéraires et artistiques va secouer toute l'Europe : des peintres, poètes et sculpteurs vont placer leur pays à l'avant-garde culturelle des nations européennes.
Tout d'abord, il faut rappeler que Paris sera à travers tout le XIXème siècle et jusqu'à la première guerre mondiale la capitale culturelle du monde, et de ce point de vue une capitale forcément cosmopolite.
La connexion entre la France et la Russie dans le domaine de la danse avait déjà connu un précédent. Les ballets russes étaient des corps de ballet créés autour de l'école de Saint Petersbourg mais ce phénomène était à la fois russe et français puisqu'il repose essentiellement sur la collaboration entre Tchaïkovski (1840-1893) et le chorégraphe français Marius Petipa (1818-1910). C'est à partir de ce vivier que Serge Diaghilev va établir à Paris ce qu'on appellera "Les ballets russes".

 

serge diaghilev

Serge Diaghilev (1872 - 1929)

 

Serge Diaghilev va réunir à partir du XXème siècle une grande quantité de talents, et surtout des artistes qui sans lui ne se seraient jamais connus : des espagnols, des russes, des polonais, des français etc ... Ainsi ont pu travailler ensemble Debussy, Nijinski, Serge Lifar, Jean Cocteau, Apollinaire, Colette, Ravel, Stravinski, prokofiev, Paul Poiret, Picasso, Coco Chanel, Borodine etc ...
Qui est Serge Diaghilev ? Petite noblesse russe, musicien contrarié, il va s'avérer un génie des relations publiques. En 1913, le New York Times va le classer parmi les quinze personnalités les plus influentes. "Je n'y fais rien, je n'y suis rien mais je suis indispensable" avait-il coutume de dire.

 

                         Picasso pour les ballets russes   De Chirico pour les ballets russes   Juan Gris pour les ballets russes

Diaghilev faisait venir les danseurs et les danseuses de Russie mais pouvait profiter de la présence à Paris de nombreux artistes, peintres, stylistes, compositeurs pour monter des ballets qui s'avèreront être des spectacles totaux. La danse va ainsi devenir un art d'avant-garde. Ici, de gauche à droite, des costumes et décors de Picasso, Di Chirico et Juan Gris.

C'est avec un danseur hors du commun que Diaghilev va imposer une nouvelle chorégraphie. Jusque là, les danseurs n'étaient que les faire-valoir des danseuses étoiles, et leur rôle ne se bornait qu'à porter leurs partenaires féminines. Diaghilev va imposer la figure du danseur à travers la personnalité de Vaslav Nijinski. Ce dernier n'a que 17 / 18 ans lorsque Diaghilev le rencontre : il va l'éduquer, en faire son amant, et l'imposer comme la figure majeure des ballets russes. Voici ce qu'en dit Jean Cocteau : "Ce jeune homme dont la musculature déformait les vêtements et dont le gros cou sortant d'un col soutenait une petite tête simiesque aux cheveux rares, ce jeune homme d'allure ingrate et bourrue, vivait enfermé dans son rêve. Ce jeune sortait de sa loge et entrait sous les projecteurs avec une telle beauté, une telle puissance de grâce... Tout lui était danse, et l'immobilité comme le saut et le geste et le regard, et la manière de tourner la tête de gauche à droite. Je l'ai vu vaincre les lois de l'équilibre, s'envoler en ligne droite par une fenêtre. Je l'ai vu mourir sous la neige de Petrouchka et nous faire pleurer par un geste, je l'ai vu saluer d'une sorte de charmant salut militaire, dans une tempête d'applaudissements et une salle debout qui refusait de se rasseoir".

Les débuts des ballets russes sont marqués par "Le prince Igor" de Borodine le 19 mai 1909, au théâtre du Châtelet. C'est plus qu'un triomphe, c'est un choc. Pendant six semaines, le public parisien est en délire, comme en témoigne la comtesse de Nouailles : " Je compris tout de suite que je me trouvais devant un miracle. Je voyais ce qui n'avait jamais existé encore. Tout ce qui éblouit, enchante, attache avait été comme drainé et dirigé sur la scène, et s'y épanouissait dans un naturel aussi parfait que le monde végétal."

Les ballets russes vont exercer jusqu'en 1929, d'abord en remplacement pendant les pauses d'été des théâtre impériaux, puis de façon permanente à partir de 1911.

En 1912, Nijinski est à la fois chorégraphe et danseur sur le ballet "Prélude à l'après-midi d'un faune" (Musique de Debussy sur un poème de Mallarmé). L'oeuvre fait scandale . Le critique du Figaro :" Nous avons vu un faune incontinent, vil, aux gestes d'une bestialité érotique et d'une lourde impudeur"

En 1913, c'est "Le sacre du Printemps". D'après Cocteau, c'est le scandale type : "Le scandale est venu de ce que les habitués du ballet russe n'y comprenaient rien. Les jeunes de Montmartre ont failli en venir aux mains avec les bourgeoises". On a parlé à l'époque de "Massacre du printemps" et même de "Massacre du tympan". La chorégraphie était hors normes : Nijinski dansait avec les pieds en dedans alors que l'académisme prônait les pieds en dehors. Les gestes de paume de la main contre la joue faisaient hurler :"appelez un docteur, appelez un dentiste !". Les gens ne comprenaient pas cette chorégraphie novatrice. Pour Serge Lifar (Danseur étoile dans les années 50) : " C'était une révolution, esthétique, musicale, décorative, chorégraphique. Ce fut un très grand scandale. Certains criaient au miracle, d'autres à la barbarie. Tous étaient bouleversés".

 

                                                                                                 nijinsky LeApresMidiDunFaun  Stravinski Nijiinski

A gauche, Nijinski dans une attitude caractéristiquedu faune (doigt joints). Un chorégraphie qui fit scandale. A droite, Stravinski et Nijinski pour la première de "Petrouchka".


S'ensuit une tournée en 1913 toujours une tournée mondiale, notamment en Amérique. A son retour, Nijinski annonce qu'il va se marier à une aristocrate hongroise. C'est un choc pour Diaghilev qui le congédie. Il va encore briller sur scène pendant dix ans, même s'il présente déjà quelques signes de troubles mentaux. En 1919, il est interné en hôpital psychiatrique en Suisse et devient une légende vivante. Il meurt en 1950.

La première guerre et la Révolution russe de 1917 vont briser un élan et une mécanique, dans la mesure où la source russe des ballets va se tarir. Les ballets vont devenir de moins en moins russe. Après Nijinski, Diaghilev se dote d'un nouveau chorégraphe, Leonid Massine.

Entre 1916 et 1917, on monte un nouveau spectacle "Parade" : la musique est d'Erik Satie, le rideau de scène est peint par Picasso, le livret est d'Apollinaire (qui invente le mot "surréaliste" pour l'occasion) , le poème de Jean Cocteau. C'est un scandale. Jean Cocteau témoigne : "On voulait nous tuer. Les dames se jetaient sur nous avec leurs épingles à chapeau. Nous avons été sauvés par Apollinaire, qui portait la tête bandée et un costume militaire. Il était respecté". Picasso entendit un homme dire à un autre "Si j'avais su que c'était si bête, j'aurais amené les enfants". La musique faisait une machine à écrire, un révolver. Les personnages étaient absurdes dans le contexte de la guerre : un impresario chinois, une parade de forains, un jeune fille américaine etc ...

 

stravinski diaghilev cocteau et satie par michel larionov
Igor Stravinsky, Serge Diaghilev, Jean Cocteau, Erik Satie (dessin de Michel Larionov)

 

A partir des années 20, le filon commence à se tarir . On a l'impression que c'est le scandale pour le scandale et les ballets russes font beaucoup moins recette. En 1923, Serge Lifar devient le danseur étoile de la troupe. Diaghilev meurt vaguement ruiné en 1929 à Venise. Coco Chanel paiera ses obsèques. Les ballets russes se disloquent.

Un autre foyer de création : Vienne 1900

La vie intellectuelle et artistique à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle est principalement tournée vers Paris, au point qu'on oublie trop souvent que d'autres villes ont été, au même moment, des foyers extrêmement actifs : Münich, Barcelone mais surtout Vienne.

Au début du Xxème siècle, Vienne vit une atmosphère d'« apocalypse joyeuse », selon l'expression d'Hermann Broch. L'empire d'Autriche-Hongrie connaît une longue décomposition, marquée par les défaites de Solferino (1859) contre la France, de Sadowa (1866) contre la Prusse, le krach financier de 1873, un pouvoir politique représenté par un François-Joseph vieillissant et marqué par les drames familiaux, à la tête d'un état miné par les revendications nationalistes, par les violences qui éclatent au parlement comme dans la rue. C'est dans ce contexte que Vienne, ville accueillante pour les artistes, donne des fêtes brillantes et constitue un environnement où de nombreux talents vont éclore.

En musique, la société viennoise apprécie surtout les valses et les opérettes des Strauss père & fils, mais les œuvres de Richard Strauss (1864 – 1949) (« Also spracht Zarathustra » ou des lieder comme « Im Abendrot ») ou de Gustav Mahler (1860 – 1911) représentent une variante romantique plus tourmentée. Ce sont aussi les débuts d'Arnold Schoenberg (1874- 1951) comme compositeur (« La nuit transfigurée », 1899), puis en théoricien, posant les bases de la musique atonale (« Pierrot lunaire », 1912) puis dodécaphonique, marquant les débuts de la musique dite contemporaine.

L'expressionnisme et le symbolisme vont se développer en peinture, deux courants présents à Paris, mais marginaux. On compte parmi eux Gustav Klimt (1862 – 1918), chef de file du symbolisme, fondateur de la « Sécession », groupe d'artistes indépendants qui refusent l'académisme, Oskar Kokoschka (1886 – 1980) peintre à l'expressionnisme torturé, Egon Schiele (1890 – 1918) mort à 28 ans, dont la violence expressive est restée longtemps incomprise, ou encore Alfred Kubin (1877 – 1959) aux dessins symbolistes et dérangeants.

 

klimt judith   Oscar Kokoschka, Autoportrait, 1917 (2)   schiele 2   06 alfred kubin el ultimo rey der letzte konig the last king 1902 pen ink and spray on paper

 Klimt : "Judith"               Kokoschka : "Autoportrait"                          Schiele : 'Edith Schiele"                            Kubin : "Le dernier roi"

Dans le domaine de la pensée, Freud fonde la psychanalyse, et Theodor Herzl lance le projet sioniste. Vienne est la patrie de deux importants théoriciens du socialisme, Victor Adler et Otto Bauer, dont l' « austro-marxisme » est forme moderne de révisionnisme social-démocrate. Le national-socialisme d'Adolf Hitler puise également ses racines dans le foisonnement culturel et l'antisémitisme prononcé de la Vienne du début du siècle. L'un des principaux économistes du Xxème siècle, Schumpeter, est viennois ; il montre dès 1911 l'importance de l'investissement dans l'explication des fluctuations de l'économie. Quant au philosophe Wittgenstein, ses études sur le langage ont exercé une grande influence. Enfin, Vienne est le berceau de grands noms du cinéma, comme Erich von Stroheim, Fritz Lang, Otto Preminger, Ernst Lubitsch, Joseph von Sternberg, Billy Wilder.

 

Igor Stravinsky : Le sacre du printemps