Les lieux de sociabilité au XIXème siècle

Quelques lieux de sociabilité au XIX ème siècle

Avec l’âge industriel, tout un réseau de sociabilités va se développer à Paris, des sociabilités qui parfois ne sont que l’évolution de formes déjà existantes mais aussi de nouveaux lieux de loisir qui accompagneront le XXème siècle.

Les cafés

Accusés de favoriser l’ivrognerie, la violence, la prostitution, les cafés populaires sont souvent dénoncés comme des lieux de débauche. Les cafés populaires ont d’ailleurs des noms évocateurs : l’enfer, la taverne du bagne, les frites révolutionnaires, les truands, les assassins…

Les enquêteurs sociaux du XIXème siècle, parmi eux Louis – René Villermé, découvrent un nouveau mal, « cette ivrognerie aux traits sombres » et les cafés populaires sont considérés comme le lieu où se développe l’alcoolisme, à base d’alcools de grain industriels et de boissons frelatées. Le vin, naturel et bon pour la santé, est paré de toutes les vertus médicinales. Par contre, lss boissons industrielles, et notamment l’absinthe, sont proscrites. Il s’agit d’une liqueur à 72 °, aromatisée de menthe et d’anis. Son essor est lié à la crise du phylloxera (un parasite qui au milieu du XIXème siècle a détruit une grande partie du vignoble français) et le petit cérémonial lié à sa préparation (on verse l’absinthe à travers un sucre et une cueillere puis on y ajoute de l’eau) contribue à son succès. Cette boisson est interdite en 1915 car elle contient des éléments neurotoxiques, provoquant des crises d’épilepsie chez les grands consommateurs.

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L’esclave volontaire selon A. Willette. Un ouvrier victime de l’alcoolisme et des boissons   industrielles. Le vin par contre n’est pas dénoncé.

« Dans un café »   de Degas, 1873. Le regard dans le   vide, les épaules tombantes, les vêtements fatigués : une représentation   saisissante de l’alcoolisme.

Les cafés ne sont pas que des lieux populaires. Venue d’outre – Manche, la mode des cafés, symbole de la vie moderne par excellence, se substitue progressivement à celle des salons, héritiers des traditions aristocratiques de l’ancien régime. Fréquentés par une société exclusivement masculine et bourgeoise, les cafés sont au XIX ème siècle des lieux de sociabilité et même de débats politiques (Les salons quant à aux privilégiaient la mixité ainsi que les discussions littéraires et galantes). Après 1830, la montée de la bourgeoisie explique la multiplication des cafés et des cercles qui deviennent des lieux de réunion à la mode, à Paris comme en province.

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L’intérieur d’un café, dit aussi La partie de dames au café Lamblin au  Palais-Royal

Louis Léopold BOILLY (1761-1845)

Les cabarets et les cafés concerts

Les cabarets sont des lieux de mélanges sociaux, où une population bourgeoise vient s’encanailler au contact des ouvriers. Dans tous les cas, les cafés, qu’ils soient bourgeois ou populaires, ou cabarets participent au processus d’acculturation à l’origine du mélange des populations d’horizons sociaux et géographiques différents, et construisent une identité culturelle citadine.

On donne dans ces établissements parfois des spectacles. La naissance des cafés concerts au milieu du XIX ème siècle est liée à trois évènements :

- Tout d’abord, la naissance de la société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique, la SACEM, qui protège les droits d’auteurs. Les textes et musiques des chansons sont vendus essentiellement par les chanteurs de rues qui apprennent et chantent à leur tour les chansons à succès.

- 1858 : Ouverture du premier café concert, l’Eldorado.

- Le 31 mars 1867, le directeur de l’administration des théâtres, Camille Doucet, signe l’abolition du privilège des théâtres (Jusque là, les artistes qui se produisaient dans les cafés concerts avaient interdiction de se costumer, de porter perruque, d’utiliser des accessoires, de danser, de jouer la pantomime, de dire du texte). Le levée de cette interdiction va considérablement enrichir les programmes à travers ces nouveaux lieux de spectacle.

Le phénomène est essentiellement lié à la croissance de l’agglomération parisienne et à l’augmentation de la demande de divertissement. Les cafés concerts peuvent être de grandes salles, comme l’Eldorado, le Bataclan, le Moulin Rouge, mais aussi des lieux plus modestes et parfois même mal famés (des lieux qu’on appelle des « beuglants » comme le Chat noir ou le Mirliton). Les chansons qu’on y interprète sont des chansons coquines, avec de nombreux doubles sens, des jeux de mots douteux, des grosses farces. Les artistes qui s’y produisent se nomment Thérésa (chanteuse de romances), Yvette Guilbert, Mayol (fantaisiste de charme), Paulette Darty (chanteuse de valses), Dranem (Comique idiot), Ouvrard (Comique troupier, déguisé en militaire) etc …

Les spectacles sont un mélange de chansons et de spectacles de foire, le tour de chant était entrecoupé de petites pièces de théâtre et d’attraction diverses. Ils pouvaient durer de deux à trois heures, tout en comportant ni début ni fin, permettant à chacun d’arriver et de repartir quand il le souhaitait. Plus tard, après la première guerre mondiale, les music – halls supprimeront progressivement les tables et les chaises, témoignant de la constitution d’un genre propre, alors que le café concert était autant un lieu de sociabilité que de spectacle.

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Yvette Guilbert (1865 – 1944), peinte ici par Toulouse – Lautrec dans une ses poses caractéristiques.

Harry Fragson (1869 – 1913), chanteur qui mourra   jeune et très riche : les cachets perçus étaient souvent considérables.

Eloi Ouvrard (1855 – 1938), inventeur du style troupier.

Tous ces artistes se sont faits huer et siffler à leurs débuts. Certains établissements étaient réputés difficiles, comme l’Alcazar de Marseille par exemple, qui était la terreur des chanteurs.

Les établissements pouvaient être gigantesques. Le Moulin Rouge comprenait un jardin avec un énorme éléphant, où s’est produit le Pétomane, une salle de bal (lieu où l’on danse le quadrille) et la salle de revue. Ils pouvaient être minuscules, de vrais théâtres de poche, comme le Chat Noir et son célèbre théâtre d’ombres.

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Le Moulin Rougé est né en 1889. Les spectacles qui y sont donnés mélangent à la fois cirque, danse et théâtre. C’est surtout le French cancan qui va le rendre populaire. Inspiré du quadrille, une danse popularisée par Offenbach, le French cancan met en scène des danseuses levant très haut leurs jambes et montrant leurs jupons. Des exploits gymnastiques qui rendront célèbres des danseuses aux noms incroyables : la goulue, Nini patte en l’air, grille d’égout, la môme fromage… Un seul danseur : Valentin le désossé.

 

Pendant tout le XIXème siècle, il faudra civiliser les mœurs des spectateurs. L’univers des cafés concerts n’est pas clos : c’est un va et vient intérieur / extérieur incessant. On vient en famille, notamment les jours de paie en fin de semaine.

Les bals et les guinguettes

Pendant tout le XIX ème siècle, les parisiens fréquentent les bals publics où l’on danse les dernières danses à la mode. En automne et en hiver, les bals privés sont réservés à la haute société, dont la principale fonction consiste à nouer des relations matrimoniales.

Ouverts à tous mais payants, les bals publics apparaissent à Paris à l’extrême fin du XVIII ème siècle et connaissent leur apogée après 1830, pendant la Monarchie de Juillet, dans les jardins installés pour la plupart dans les Champs Elysées. Ces bals publics connaissent un déclin à partir du Second Empire, parallèlement à l’essor des guinguettes le long de la Seine et de la Marne. Là, des buvettes dansante, les « bals musettes » se développent, des lieux où se diffusent des danses importées de l’étranger : le Boston, le Cake – Walk, le Matchiche (danse exotique d’origine brésilienne et popularisée par Mayol.

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Construit en 1847, Avenue du Montparnasse, le bal Bullier a été pendant plus d’un demi siècle le lieu qui accueillait tous les ans le bal des étudiants, un   évènement mondain considérablement.

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« Le moulin de la galette », Auguste Renoir, 1876

Le moulin de la galette se situe sur la butte Montmartre (annexée à Paris en 1860), à côté du Moulin qui existe encore aujourd’hui et   qui lui a donné son nom. C’était une sorte de grand hangar qui abritait une   de ces guinguettes où l’on pouvait danser à partir de 15 heures et ce jusqu’à  la nuit. Les bas loyers du quartier de Montmartre attiraient les artistes et une population canaille et faisaient du quartier un lieu agité où de nombreux cabarets ont ouvert leurs portes : Le lapin agile, le Chat noir, la cigale et la fourmi etc …

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Vincent Van Gogh

« Le moulin de la galette », 1886

Toulouse Lautrec

"Le moulin de la galette", la salle de danse 

             

Depuis la fin du Second Empire, les guinguettes constituent un véritable art de vivre, au point de s’imposer comme un motif artistique à part entière :

- en littérature : « Une partie de campagne » de G. de Maupassant, 1881

- en peinture : « Le déjeuner des canotiers », A. Renoir,

Elles sont très fréquentées dans les années 1880, les guinguettes connaissent un nouvel essor au début du XXème siècle avec l’amélioration des transports, le développement de la publicité mais aussi la loi du 13 juillet 1906 qui institue le repos dominical. Elles vont ainsi devenir une véritable institution, un lieu de sociabilité égalitaire et démocratique, à la différence des stations balnéaires. Les publics ne se mélangent pas car les prix pratiqués sont plus ou moins élevés, mais ils s’adonnent aux mêmes loisirs.

Les stations balnéaires

La Plage a été inventée au milieu du XVIIIème siècle. Le désir du bain thermique est d’abord né chez les anglais.

Début XVIIIème siècle, on se baigne dans sources thermales de l’Ecosse dans des eaux de 8 / 9°. En 1750, le docteur Russell envoyait des gens à la plage entre automne et hiver, dans des eaux à 12 / 13° dans la région de Brighton, pour les femmes, les fragiles, les pusillanimes, plutôt que dans les eaux froides du Nord.

Les anglais se rendent en grand nombre à Boulogne à la fin du XVIIIème siècle. Georges III le 14 juillet 1789 se baignait, avec petit spectacle, petit concert pour égayer le souverain (malade des nerfs). Ses frères ont fondé une série de stations sur le bord de la mer. Brummel et le prince de Galles ont fait de Brighton une station de premier ordre.

On a dit que la bourgeoisie avait développé le tourisme balnéaire par mimétisme avec l’aristocratie : bord de mer serait le domaine bourgeois contrairement à l’intérieur réservé à l’aristocratie. C’est faux. En Angleterre, aristocratie centrale dans ce mouvement. Même chose pour l’Allemagne, aristocratie, petits souverains (duchés, principautés) à l’origine des stations balnéaires.

En France, sous la Restauration, le modèle est Dieppe, développée par la duchesse de Berry, belle fille de Charles X.

A partir de 1830 / 1840, certains médecins se spécialisent dans les bains thermaux et dans les cures balnéaires. On traite ce que l’on appelait à l’époque des « maladies de femmes » et des comportements sexuels (impuissance féminine, mélancolie, langueur, stérilité etc …)

Le médecin prescrivait 20 / 30 bains. On commençait tout d’abord par une affusion : une domestique venait renverser de l’eau salée avant ou après le bain. Puis la patiente s’adressait à un guide baigneur assermenté. On montait dans un véhicule à cheval, 1m 50 dans l’eau. Le guide la prenait dans ses bras et la jetait dans l’eau pour créer un saisissement, un choc (bain « à la lame », en affrontant les rouleaux : on se confronte à la force).

L’immensité de la mer, le bruit des rouleaux, la température de l’eau créaient un choc : on pensait que cela pouvait guérir des femmes hystériques, stériles etc …

La clientèle richissime sous le second empire fréquente les stations balnéaires de la côte normande et descend dans les palaces et hôtels de luxe, des établissements essentiels à la vie de sites tels que Cabourg (le « Balbec » de Proust), Granville, Deauville, Biarritz.

Le plaisir du baigneur est aussi bien spirituel que physique : le séjour à le mer est à la fois cure, contemplation, loisir et acte social.

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Le Théâtre et l’opéra

 

Pour contrer la multiplication des théâtres sous la Révolution, l’Empire avait établi un régime de restriction du nombre de salles. La situation va s’arranger sous la Restauration et le théâtre retrouve sa liberté sous Louis Philippe qui abolit la censure. Pendant cette période le drame romantique s’épanouit.

Les pièces jouées appartiennent aux genre appréciées par la majorité du public : vaudevilles, mélodrames, comédies bourgeoises. Le spectacle commence tôt : entre 17 heures et 20 heures, prix modique permettant au plus grand nombre d’y assister.

Les personnages que ces mélodrames met en scène sont le plus souvent très manichéens. Les textes ont un recours permanent à l’emphase et au pathétique. On utilise des effets de scène pour souligner l’intensité : on ne recule devant aucune outrance, ce qui explique les raisons pour lesquelles il est si méprisé par les élites.

Le boulevard du Temple rassemble de nombreux théâtres spécialisés dans ce genre : on l’appelle le « Boulevard du crime » en raisons des drames sanguinolents qui y sont joués.

On pratique la prévente à un prix modique des contremarques (billet de sortie momentanée) permettant à un public plus modeste de pénétrer à la Comédie française et même à l’Opéra. Chaque soir on jouait plusieurs œuvres (3 à 5 pièces en un acte ou 2 opéras). On n’hésitait pas à manger pendant les représentations, on lances des épluchures, des papiers gras sur le public bourgeois. Habitué aux foires et aux spectacles en plein air qui étaient donnés sous l’ancien régime, le public avait apporté au théâtre leurs habitudes bruyantes.

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Une loge, un jour de spectacle gratuit.

Louis Léopold BOILLY (1761-1845)

Le rythme de travail est épuisant. Les comédiens jouaient dans plusieurs pièces simultanément. Le Théâtre Français donnait 5 ou 6 représentations par semaine mais les petits théâtres ne faisaient jamais relâche et alternaient les spectacles. Les comédiens pouvaient dans une semaine jouer dans trois ou quatre pièces différentes. La journée de travail d’un comédien équivalait à celle d’un ouvrier : 4/5 heures de spectacle avec des répétitions d’au moins 5 heures qui pouvaient aller jusqu’à 8 heures. Le Théâtre Français donnait volontiers une tragédie en 5 actes suivie d’une comédie aussi en 5 actes : un même comédien pouvait assurer l’ensemble de la soirée. Pendant l’été, les théâtres sont fermés : les comédiens n’étaient donc pas payés. Voilà pourquoi les tournées étaient nécessaires pour vivre pendant la période de relâche.

Le Second Empire est une période de prospérité pour les théâtres parisiens dont les recettes battent des records lors des deux expositions universelles (1855 et 1867). Offenbach et Labiche triomphent sur les scènes privées (dites alors « secondaires »). Ce régime maintient pour des raisons de prestige la qualité des spectacles proposés par les théâtres officiels (Comédie française, l’Odéon, l’Opéra, l’Opéra comique).

Tout le XIXème siècle va préparer la naissance du vedettariat. Ainsi le nom de la star va progressivement remplacer celui de l’auteur, à travers des comédiens comme Frédérick Lemaître, Mlle Mars, Rachel et enfin Sarah Bernhardt.

Les débuts de Sarah Bernhardt sont assez classiques : Conservatoire, Théâtre Français (Comédie Française), Odéon. C’est dans ce dernier théâtre qu’elle connaît son premiers succès en 1869. En 1875, elle devient sociétaire (Comédien titulaire) à la Comédie Française. La pièce de Victor Hugo « Hernani » est reprise en 1877. L’auteur l’appelle « la voix d’or » et lui offre une larme en diamant avec ces mots : « Cette larme que vous avez fait couler est à vous ». Elle va se forger au fil des ans une réputation d’excentricité, elle va aussi rompre bruyamment avec la Comédie Française en 1880. La même année, elle se lance dans de grandes tournées à travers le monde entier. Un premier voyage aux Etats – Unis b 1880 : 50 villes sont visitées pour une recette totale de 2,4 millions de francs. Elle sillonne les USA à bord de son train personnel, fait l’objet d’une publicité tapageuse de la part de son impresario. Jusqu’à la fin de sa vie, Sarah Bernhardt ne cessera de voyager à travers le monde, de se prêter à de nombreux caprices et excentricité qui alimenteront sa légende.

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