Freaks

 

Freaks ("La monstrueuse parade") - Tod Browning, 1932

 

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Freaks est un film unique dans l'histoire du cinéma. Difficile à classer, il n'est pas tant un film sur la cirque qu'une réflexion sur le regard porté sur la monstruosité et la différence.

Thème n°1 : Une affaire de regard

1- D'un monde à un autre

La question du regard que le spectateur va porter sur ces phénomènes se trouve dès le début exposée à travers le générique :

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On comprend que c'est le bonimenteur qui déchire l'affiche du film, car il tient encore en main l'affiche déchiré quand se termine le fondu - enchaîné. Ce dernier annonce au public venu visiter son attraction "Nous ne vous avons pas menti / nous vous avons annoncé des monstres / Et vous avez eu des monstres". (C'est semble t-il ce que le producteur de la MGM Thalberg aurait dit en lisant le scénario : " Vous m'avez promis des monstres, je suis servi !"). Le bateleur va ainsi donner accès au monde de l'étrange, de l'anormalité. Un monde de nature complètement différent nous est montré dans "Le cirque" de Charlie Chaplin (1928) malgré une mise en scène similaire (Un cerceau troué par l'écuyère nous fait découvrir un monde de féerie).

Par contre, ces premières secondes peuvent être rapprochées de celles de "Elephant man" de David Lynch (1980), où chacune des attractions met en scène des difformités et des bizarreries.

 

Le cirque - Charlie Chaplin - 1928

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Elephant man - David Lynch - 1980

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Le Dr Frederick Treves se promène dans une foire qui rassemblent de nombreuses attractions exhibant des phénomènes....

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.... comme par exemple la femme à barbe.

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Un des badauds est choqué par ce qu'il vient de voir. Il considère comme obscène l'exhibition d'une telle difformité.

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Alors qu'un policier demande aux quelques personnes présentes de circuler, le propriétaire du monstre, désormais seul, parle à travers la toile à la créature, en l'appelant "Mon trésor...".

Comme dans "Freaks", le spectateur va tarder à connaître le véritable visage de la créature, lui épargnant ainsi le voyeurisme.

2- Un regard sur les personnages

 

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Le monde du cirque nous est interdit puisqu'à aucun moment le spectateur ne pénètre dans le spectacle qui est joué. Nous ne sommes pas dans l'illusion, le rêve et le comique nous sommes dans la réalité complexe des rapports entre personnages.

 

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Notre regard s'arrête au rideau. Si nous reprenons la symbolique des premières secondes extérieur / normalité - intérieur / bizarrerie, nous restons dans le monde "normal" celui régit par les règles classiques du rapport humain, malgré la diversité des formes physiques.

 

3- Le regard espion

Dans la deuxième partie, après la fête de mariage de Cléo et Hans, les scènes dans la caravane se font toujours sous le regard scrutateur d'un des "freaks" qui apprennent ainsi la vérité. Ces observations ont lieu à trois moments cruciaux, trois instants qui montrent la duplicité de Cléo, Cet espion est toujours Angeleno, celui que Cléo en colère couvre de champagne lors de la fête.

 

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Angeleno lors de la rencontre Hercule / Hans / Cléo après la fête.

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Angeleno, lors de la visite du médecin.

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Angeleno, pendant que Cléo administre à Hans du sirop empoisonné.

 

4- Le regard accusateur

Ainsi s'installe un climat de défiance permanent, une ambiance dans laquelle chacun surveille les autres. Le cirque va donc se scinder en deux camps bien distincts : les phénomènes et les autres. La scène de l'empoignade entre Vénus et Hercule montre deux choses : la sympathie de Vénus pour les freaks et la solidarité inébranlable des phénomènes, confirmant le "code des monstres" tel que nous l'a confié le bonimenteur au début du film : "En offenser un, c'est les offenser tous".

Une deuxième scène montre bien cette bipartition phénomènes / valides. Alors qu'une scène dans la première partie du film avait montré leur complicité a minima, Roscoe et Hercule se trouvent gênés de se retrouver ensemble et Roscoe marque symboliquement son appartenance au camp "freak".

Enfin, la scène dans la caravane au cour de laquelle trois monstres veillent sur Hans qui réclame à Cléo la fiole de poison. La musique aigrelette jouée au pipeau, le fait que deux des phénomènes soient armés, l'idée que Cléo ne puisse se faire obéir d'eux montrent que le rapport de force a changé, alors que Cléo, préparant son plan, avait affirmé que "les freaks ne sont pas forts".

 

L'empoignade Hercule / Vénus sous le regard des phénomènes

 

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Hercule semble nerveux : peur ? remords ?

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Le contre-champ permet d'expliquer sa nervosité : le regard lourd des freaks.

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S'ensuit une dispute entre Hercule et Vénus. Cette dernière lit dans le jeu des deux amants et menace d'alerter la police. Elle en profite pour signaler à Hercule qu'elle a choisi son camp désormais (cette scène montre qu'il y a bien deux camps bien distincts)

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Hercule est arrêté dans son geste par le regard des freaks, notamment celui de Johnny, intense et menaçant.

 

Roscoe montre à Hercule quel camp est le sien

 

La scène qui suit est encore plus forte, car ici le choix n'est plus verbal mais indiqué par la mise en scène. Hercule et Roscoe jouent un numéro ensemble, vraisemblablement une scène de péplum. . Roscoe interprète une noble romaine qu'un taureau s'apprête à renverser et Hercule intervient en soumettant l'animal. Comme après chaque représentation, les deux personnages se retrouvent en coulisse (et nous avons déjà assisté à ce petit rituel).

Les choses sont différentes désormais. Sous le contrôle des freaks, Roscoe regarde dans les yeux Hercule qui ne dit rien. Prince Randian, l'homme - tronc s'approche et regarde la scène. Finalement, Roscoe laisse Hercule et rejoint les freaks. Ces cinq plans sont une stricte alternance freaks / valides, accentuant la présence deux camps.

 

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Quels sens donner à cette scène ?

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- 1ère hypothèse : Roscoe montre à Hercule à quel camp il appartient. Après il est question qu'il se marie avec une deux soeurs siamoises, autrement dit il est "freaks par alliance".

- 2ème hypothèse : Justement, il n'est freaks que par alliance. Son bégaiement ne suffit pas à le qualifier de phénomène de foire. Les freaks sont là pour exercer une pression destinée à pallier une éventuelle hésitation de Roscoe.

 

Conclusion de la 1ère partie : Tod Browning vient du cinéma muet et la deux partie est beaucoup expressionniste que la première. Le simple jeu des regards et la mise en scène suffisent à créer une tension.

La deuxième partie montre bien le renversement des codes. Avant le mariage de Hans, les freaks étaient regardés, scrutés et souvent moqués. Dans la deuxième partie, les freaks observent la bizarrerie des valides : la monstruosité change de camp.